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 LES MILLE ET UNE NUITS

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Thinkbig

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MessageSujet: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptyVen 02 Nov 2018, 21:46

2 novembre 2018

Salut !

Dans cette section, je vais éditer régulièrement les contes d'une magnifique oeuvre, " LES MILLE ET UNE NUITS ". 

Les Mille et Une Nuits (Alf Laylah wa-Laylah) est un recueil anonyme de contes populaires d'origine persane et indienne écrit en langue arabe. Il est constitué de nombreux contes enchâssés et de personnages mis en miroir les uns par rapport aux autres.

Deux témoignages du Xe siècle, le premier dû à al-Mas'ûdî, le second à Ibn al-Nadîm, indiquent que Les Mille et Une nuits sont au départ le résultat de l'adaptation en arabe d'un ouvrage persan intitulé Hézâr afsâna (Mille contes). Il s'agit donc d'une transmission livresque. Le plus ancien manuscrit connu est un fragment du IXe siècle publié par l'universitaire américaine Nabia Abbott. Il existe encore un manuscrit du XIVe siècle conservé à Tübingen, d'une histoire divisée en nuits, al-Sûl et al-Shumûl. Le manuscrit utilisé par Galland dans sa traduction (1704-1717) date du XVe siècle. Il est en trois volumes et lui fut envoyé d'Alep. Il est actuellement conservé à la Bibliothèque nationale de France. 

Bonne Lecture.
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MessageSujet: Re: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptyVen 02 Nov 2018, 21:48

L’ÂNE, LE BOEUF ET LE LABOUREUR.

« Un marchand très-riche avait plusieurs maisons à la campagne, où il faisait nourrir une grande quantité de toute sorte de bétail. Il se retira avec sa femme et ses enfants à une de ses terres, pour la faire valoir par lui-même. Il avait le don d’entendre le langage des bêtes ; mais avec cette condition, qu’il ne pouvait l’interpréter à personne, sans s’exposer à perdre la vie ; ce qui l’empêchait de communiquer les choses qu’il avait apprises par le moyen de ce don.

« Il y avait à une même auge un bœuf et un âne. Un jour qu’il était assis près d’eux, et qu’il se divertissait à voir jouer devant lui ses enfants, il entendit que le bœuf disait à l’âne : « L’Éveillé, que je te trouve heureux, quand je considère le repos dont tu jouis, et le peu de travail qu’on exige de toi ! Un homme te panse avec soin, te lave, te donne de l’orge bien criblée, et de l’eau fraîche et nette. Ta plus grande peine est de porter le marchand notre maître, lorsqu’il a quelque petit voyage à faire. Sans cela, toute ta vie se passerait dans l’oisiveté. La manière dont on me traite est bien différente, et ma condition est aussi malheureuse que la tienne est agréable : il est à peine minuit qu’on m’attache à une charrue que l’on me fait traîner tout le long du jour en fendant la terre ; ce qui me fatigue à un point, que les forces me manquent quelquefois. D’ailleurs, le laboureur, qui est toujours derrière moi, ne cesse de me frapper. À force de tirer la charrue, j’ai le cou tout écorché. Enfin, après avoir travaillé depuis le matin jusqu’au soir, quand je suis de retour, on me donne à manger de méchantes fèves sèches, dont on ne s’est pas mis en peine d’ôter la terre, ou d’autres choses qui ne valent pas mieux. Pour comble de misère, lorsque je me suis repu d’un mets si peu appétissant, je suis obligé de passer la nuit couché dans mon ordure. Tu vois donc que j’ai raison d’envier ton sort. »

« L’âne n’interrompit pas le bœuf ; il lui laissa dire tout ce qu’il voulut ; mais quand il eut achevé de parler : « Vous ne dé.montez pas, lui dit-il, le nom d’idiot qu’on vous a donné ; vous êtes trop simple, vous vous laissez mener comme l’on veut, et vous ne pouvez prendre une bonne résolution. 

Cependant quel avantage vous revient-il de toutes les indignités que vous souffrez ? Vous vous tuez vous-même pour le repos, le plaisir et le profit de ceux qui ne vous en savent point de gré : on ne vous traiterait pas de la sorte, si vous aviez autant de courage que de force. Lorsqu’on vient vous attacher à l’auge, que ne faites-vous résistance ? Que ne donnez-vous de bons coups de cornes ? Que ne marquez-vous votre colère en frappant du pied contre terre ? Pourquoi enfin n’inspirez-vous pas la terreur par des beuglements effroyables ? La nature vous a donné les moyens de vous faire respecter, et vous ne vous en servez pas. On vous apporte de mauvaises fèves et de mauvaise paille, n’en mangez point ; flairez-les seulement et les laissez. Si vous suivez les conseils que je vous donne, vous verrez bientôt un changement dont vous me remercierez. »

« Le bœuf prit en fort bonne part les avis de l’âne, il lui témoigna combien il lui était obligé : « Cher l’Éveillé, ajouta-t-il, je ne manquerai pas de faire tout ce que tu m’as dit, et tu verras de quelle manière je m’en acquitterai. » Ils se turent après cet entretien, dont le marchand ne perdit pas une parole.

« Le lendemain de bon matin, le laboureur vint prendre le bœuf ; il l’attacha à la charrue, et le mena au travail ordinaire. Le bœuf, qui n’avait pas oublié le conseil de l’âne, fit fort le méchant ce jour-là ; et le soir, lorsque le laboureur, l’ayant ramené à l’auge, voulut l’attacher comme de coutume, le malicieux animal, au lieu de présenter ses cornes de lui-même, se mit à faire le rétif, et à reculer en beuglant ; il baissa même ses cornes, comme pour en frapper le laboureur. Il fit enfin tout le manège que l’âne lui avait enseigné. Le jour suivant, le laboureur vint le reprendre pour le ramener au labourage ; mais trouvant l’auge encore remplie des fèves et de la paille qu’il y avait mises le soir, et le bœuf couché par terre, les pieds étendus, et haletant d’une étrange façon, il le crut malade ; il en eut pitié, et, jugeant qu’il serait inutile de le mener au travail, il alla aussitôt en avertir le marchand.

« Le bon marchand vit bien que les mauvais conseils de l’Éveillé avaient été suivis ; et pour le punir comme il le méritait : « Va, dit-il au laboureur, prends l’âne à la place du bœuf, et ne manque pas de lui donner bien de l’exercice. » Le laboureur obéit. L’âne fut obligé de tirer la charrue tout ce jour-là ; ce qui le fatigua d’autant plus, qu’il était moins accoutumé à ce travail. Outre cela, il reçut tant de coups de bâton, qu’il ne pouvait se soutenir quand il fut de retour.

« Cependant le bœuf était très-content ; il avait mangé tout ce qu’il y avait dans son auge, et s’était reposé toute la journée ; il se réjouissait en lui-même d’avoir suivi les conseils de l’Éveillé ; il lui donnait mille bénédictions pour le bien qu’il lui avait procuré, et il ne manqua pas de lui en faire un nouveau compliment lorsqu’il le vit arriver. L’âne ne répondit rien au bœuf, tant il avait de dépit d’avoir été si maltraité : « C’est par mon imprudence, se disait-il à lui-même, que je me suis attiré ce malheur ; je vivais heureux ; tout me riait ; j’avais tout ce que je pouvais souhaiter : c’est ma faute si je suis dans ce déplorable état ; et si je ne trouve quelque ruse en mon esprit pour m’en tirer, ma perte est certaine. » En disant cela, ses forces se trouvèrent tellement épuisées, qu’il se laissa tomber à demi mort au pied de son auge. »

« Ce marchand ayant appris que l’âne était dans un état pitoyable, fut curieux de savoir ce qui se passerait entre lui et le bœuf. C’est pourquoi, après le souper, il sortit au clair de la lune, et alla s’asseoir auprès d’eux, accompagné de sa femme. En arrivant, il entendit l’âne qui disait au bœuf : « Compère, dites-moi, je vous prie, ce que vous prétendez faire quand le laboureur vous apportera demain à manger. – Ce que je ferai, répondit le bœuf, je continuerai de faire ce que tu m’as enseigné. Je m’éloignerai d’abord ; je présenterai mes cornes comme hier ; je ferai le malade, et feindrai d’être aux abois. – Gardez-vous-en bien, interrompit l’âne, ce serait le moyen de vous perdre : car, en arrivant ce soir, j’ai ouï dire au marchand, notre maître, une chose qui m’a fait trembler pour vous. – Hé ! qu’avez-vous entendu ? dit le bœuf ; ne me cachez rien, de grâce, mon cher l’Éveillé. 

A suivre..
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MessageSujet: Re: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptySam 03 Nov 2018, 22:12

.. suite ..

L'ANE, LE BOEUF ET LE LABOUREUR 

Notre maître, reprit l’âne, a dit au laboureur ces tristes paroles : « Puisque le bœuf ne mange pas, et qu’il ne peut se soutenir, je veux qu’il soit tué dès demain. Nous ferons, pour l’amour de Dieu, une aumône de sa chair aux pauvres ; et quant à sa peau, qui pourra nous être utile, tu la donneras au corroyeur ; ne manque donc pas de faire venir le boucher. » Voilà ce que j’avais à vous apprendre, ajouta l’âne ; l’intérêt que je prends à votre conservation, et l’amitié que j’ai pour vous, m’obligent à vous en avertir et à vous donner un nouveau conseil : d’abord qu’on vous apportera vos fèves et votre paille, levez-vous, et vous jetez dessus avec avidité ; le maître jugera par là que vous êtes guéri, et révoquera, sans doute, votre arrêt de mort ; au lieu que si vous en usez autrement, c’est fait de vous. »

« Ce discours produisit l’effet qu’en avait attendu l’âne. Le bœuf en fut étrangement troublé et en beugla d’effroi. Le marchand, qui les avait écoutés tous deux avec beaucoup d’attention, fit alors un si grand éclat de rire, que sa femme en fut très-surprise : « Apprenez-moi, lui dit-elle, pourquoi vous riez si fort, afin que j’en rie avec vous. – Ma femme, lui répondit le marchand, contentez-vous de m’entendre rire. – Non, reprit-elle, j’en veux savoir le sujet. – Je ne puis vous donner cette satisfaction, repartit le mari ; sachez seulement que je ris de ce que notre âne vient de dire à notre bœuf ; le reste est un secret qu’il ne m’est pas permis de vous révéler. – Et qui vous empêche de me découvrir ce secret ? répliqua-t-elle.

– Si je vous le disais, répondit-il, apprenez qu’il m’en coûterait la vie. – Vous vous moquez de moi, s’écria la femme ; ce que vous me dites ne peut pas être vrai. Si vous ne m’avouez tout à l’heure pourquoi vous avez ri, si vous refusez de m’instruire de ce que l’âne et le bœuf ont dit, je jure, par le grand Dieu qui est au ciel, que nous ne vivrons pas davantage ensemble. »

« En achevant ces mots, elle rentra dans la maison, et se mit dans un coin où elle passa la nuit à pleurer de toute sa force. Le mari coucha seul ; et le lendemain, voyant qu’elle ne discontinuait pas de se lamenter : « Vous n’êtes pas sage, lui dit-il, de vous affliger de la sorte ; la chose n’en vaut pas la peine ; et il vous est aussi peu important de la savoir, qu’il m’importe beaucoup, à moi, de la tenir secrète. N’y pensez donc plus, je vous en conjure. – J’y pense si bien encore, répondit la femme, que je ne cesserai pas de pleurer, que vous n’ayez satisfait ma curiosité. – Mais je vous dis fort sérieusement, répliqua-t-il, qu’il m’en coûtera la vie si je cède à vos indiscrètes instances. – Qu’il en arrive tout ce qu’il plaira à Dieu, repartit-elle, je n’en démordrai pas. – Je vois bien, reprit le marchand, qu’il n’y a pas moyen de vous faire entendre raison ; et comme je prévois que vous vous ferez mourir vous-même par votre opiniâtreté, je vais appeler vos enfants, afin qu’ils aient la consolation de vous voir avant que vous mouriez. » Il fit venir ses enfants, et envoya chercher aussi le père, la mère et les parents de la femme. Lorsqu’ils furent assemblés, et qu’il leur eut expliqué de quoi il était question, ils employèrent leur éloquence à faire comprendre à la femme qu’elle avait tort de ne vouloir pas revenir de son entêtement ; mais elle les rebuta tous, et dit qu’elle mourrait plutôt que de céder en cela à son mari. Le père et la mère eurent beau lui parler en particulier, et lui représenter que la chose qu’elle souhaitait d’apprendre ne lui était d’aucune importance, ils ne gagnèrent rien sur son esprit, ni par leur autorité, ni par leurs discours. Quand ses enfants virent qu’elle s’obstinait à rejeter toujours les bonnes raisons dont on combattait son opiniâtreté, ils se mirent à pleurer amèrement. Le marchand lui-même ne savait plus où il en était. Assis seul auprès de la porte de sa maison, il délibérait déjà s’il sacrifierait sa vie pour sauver celle de sa femme qu’il aimait beaucoup.

« Or, ma fille, continua le vizir en parlant toujours à Scheherazade, ce marchand avait cinquante poules et un coq, avec un chien qui faisait bonne garde. Pendant qu’il était assis, comme je l’ai dit, et qu’il rêvait profondément au parti qu’il devait prendre, il vit le chien courir vers le coq qui s’était jeté sur une poule, et il entendit qu’il lui parla dans ces termes : « Ô coq ! Dieu ne permettra pas que tu vives encore longtemps ! N’as-tu pas honte de faire aujourd’hui ce que tu fais ? » Le coq monta sur ses ergots, et se tournant du côté du chien : « Pourquoi, répondit-il fièrement, cela me serait-il défendu aujourd’hui plutôt que les autres jours ? – « Puisque tu l’ignores, répliqua le chien, apprends que notre maître est aujourd’hui dans un grand deuil. Sa femme veut qu’il lui révèle un secret qui est de telle nature, qu’il perdra la vie s’il le lui découvre. Les choses sont en cet état ; et il est à craindre qu’il n’ait pas assez de fermeté pour résister à l’obstination de sa femme ; car il l’aime, et il est touché des larmes qu’elle répand sans cesse. Il va peut-être périr ; nous en sommes tous alarmés dans ce logis. Toi seul, insultant à notre tristesse, tu as l’impudence de te divertir avec tes poules. »

« Le coq repartit de cette sorte à la réprimande du chien : « Que notre maître est insensé ! il n’a qu’une femme, et il n’en peut venir à bout, pendant que j’en ai cinquante qui ne font que ce que je veux. Qu’il rappelle sa raison, il trouvera bientôt moyen de sortir de l’embarras où il est. – Hé ! que veux-tu qu’il fasse ? dit le chien. – Qu’il entre dans la chambre où est sa femme, répondit le coq ; et qu’après s’être enfermé avec elle, il prenne un bon bâton, et lui en donne mille coups ; je mets en fait qu’elle sera sage après cela, et qu’elle ne le pressera plus de lui dire ce qu’il ne doit pas lui révéler. » Le marchand n’eut pas sitôt entendu ce que le coq venait de dire, qu’il se leva de sa place, prit un gros bâton, alla trouver sa femme qui pleurait encore, s’enferma avec elle, et la battit si bien, qu’elle ne put s’empêcher de crier : « C’est assez, mon mari, c’est assez, laissez-moi ; je ne vous demanderai plus rien. » À ces paroles, et voyant qu’elle se repentait d’avoir été curieuse si mal à propos, il cessa de la maltraiter ; il ouvrit la porte, toute la parenté entra, se réjouit de trouver la femme revenue de son entêtement, et fit compliment au mari sur l’heureux expédient dont il s’était servi pour la mettre à la raison. 

.. à suivre..
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marcel1990

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MessageSujet: Re: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptySam 03 Nov 2018, 22:38

je pense que La Fontaine connaissait ce conte
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mario-franc_lazur
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MessageSujet: Re: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptyDim 04 Nov 2018, 10:58

Thinkbig a écrit:

.. à suivre..


On attend la suite avec impatience, mon cher THINKBIG !
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MessageSujet: Re: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptyDim 04 Nov 2018, 18:31

Suite Mille es une Nuits

LE MARCHAND ET LE GÉNIE.

Il y avait autrefois un marchand qui possédait de grands biens, tant en fonds de terre qu’en marchandises et en argent comptant. Il avait beaucoup de commis, de facteurs et d’esclaves. Comme il était obligé de temps en temps de faire des voyages, pour s’aboucher avec ses correspondants, un jour qu’une affaire d’importance l’appelait assez loin du lieu qu’il habitait, il monta à cheval et partit avec une valise derrière lui, dans laquelle il avait mis une petite provision de biscuit et de dattes, parce qu’il avait un pays désert à passer, où il n’aurait pas trouvé de quoi vivre. Il arriva sans accident à l’endroit où il avait affaire, et quand il eut terminé la chose qui l’y avait appelé, il remonta à cheval pour s’en retourner chez lui.

Le quatrième jour de sa marche, il se sentit tellement incommodé de l’ardeur du soleil, et de la terre échauffée par ses rayons, qu’il se détourna de son chemin pour aller se rafraîchir sous des arbres qu’il aperçut dans la campagne. Il y trouva, au pied d’un grand noyer, une fontaine d’une eau très-claire et coulante. Il mit pied à terre, attacha son cheval à une branche d’arbre, et s’assit près de la fontaine, après avoir tiré de sa valise quelques dattes et du biscuit. En mangeant les dattes, il en jetait les noyaux à droite et à gauche. Lorsqu’il eut achevé ce repas frugal, comme il était bon musulman, il se lava les mains, le visage et les pieds, et fit sa prière.

Il ne l’avait pas finie, et il était encore à genoux, quand il vit paraître un génie tout blanc de vieillesse et d’une grandeur énorme, qui, s’avançant jusqu’à lui le sabre à la main, lui dit d’un ton de voix terrible : « Lève-toi, que je te tue avec ce sabre, comme tu as tué mon fils. » Il accompagna ces mots d’un cri effroyable. Le marchand, autant effrayé de la hideuse figure du monstre que des paroles qu’il lui avait adressées, lui répondit en tremblant : « Hélas ! mon bon seigneur, de quel crime puis-je être coupable envers vous, pour mériter que vous m’ôtiez la vie ? – Je veux, reprit le génie, te tuer de même que tu as tué mon fils. – Hé ! bon Dieu, repartit le marchand, comment pourrais-je avoir tué votre fils ? Je ne le connais point, et je ne l’ai jamais vu. – Ne t’es-tu pas assis en arrivant ici ? répliqua le génie ; n’as-tu pas tiré des dattes de la valise, et, en les mangeant, n’en as-tu pas jeté les noyaux à droite et à gauche ? – J’ai fait ce que vous dites, répondit le marchand ; je ne puis le nier. – Cela étant, reprit le génie, je te dis que tu as tué mon fils, et voici comment : dans le temps que tu jetais tes noyaux, mon fils passait ; il en a reçu un dans l’œil, et il en est mort : c’est pourquoi il faut que je te tue. – Ah ! monseigneur, pardon, s’écria le marchand. – Point de pardon, répondit le génie, point de miséricorde. N’est-il pas juste de tuer celui qui a tué ? – J’en demeure d’accord, dit le marchand ; mais je n’ai assurément pas tué votre fils ; et quand cela serait, je ne l’aurais fait que fort innocemment : par conséquent, je vous supplie de me pardonner et de me laisser la vie. – Non, non, dit le génie, en persistant dans sa résolution, il faut que je te tue de même que tu as tué mon fils. » À ces mots, il prit le marchand par le bras, le jeta la face contre terre, et leva le sabre pour lui couper la tête.

Cependant le marchand tout en pleurs, et protestant de son innocence, regrettait sa femme et ses enfants, et disait les choses du monde les plus touchantes. Le génie, toujours le sabre haut, eut la patience d’attendre que le malheureux eût achevé ses lamentations ; mais il n’en fut nullement attendri : « Tous ces regrets sont superflus, s’écria-t-il ; quand tes larmes seraient de sang, cela ne m’empêcherait pas de te tuer comme tu as tué mon fils. – Quoi ! répliqua le marchand, rien ne peut vous toucher ? Vous voulez absolument ôter la vie à un pauvre innocent ? – Oui, repartit le génie, j’y suis résolu. » 

Quand le marchand vit que le génie lui allait trancher la tête, il fit un grand cri, et lui dit : « Arrêtez ; encore un mot, de grâce ; ayez la bonté de m’accorder un délai : donnez-moi le temps d’aller dire adieu à ma femme et à mes enfants, et de leur partager mes biens par un testament que je n’ai pas encore fait, afin qu’ils n’aient point de procès après ma mort ; cela étant fini, je reviendrai aussitôt dans ce même lieu me soumettre à tout ce qu’il vous plaira d’ordonner de moi. – Mais, dit le génie, si je t’accorde le délai que tu demandes, j’ai peur que tu ne reviennes pas. – Si vous voulez croire à mon serment, répondit le marchand, je jure par le Dieu du ciel et de la terre que je viendrai vous retrouver ici sans y manquer. – De combien de temps souhaites-tu que soit ce délai ? répliqua le génie. – Je vous demande une année, repartit le marchand : il ne me faut pas moins de temps pour donner ordre à mes affaires, et pour me disposer à renoncer sans regret au plaisir qu’il y a de vivre. Ainsi je vous promets que de demain en un an, sans faute, je me rendrai sous ces arbres, pour me remettre entre vos mains. – Prends-tu Dieu à témoin de la promesse que tu me fais ? reprit le génie. – Oui, répondit le marchand, je le prends encore une fois à témoin, et vous pouvez vous reposer sur mon serment. » À ces paroles, le génie le laissa près de la fontaine et disparut.

Le marchand, s’étant remis de sa frayeur, remonta à cheval et reprit son chemin. Mais si d’un côté il avait de la joie de s’être tiré d’un si grand péril, de l’autre il était dans une tristesse mortelle, lorsqu’il songeait au serment fatal qu’il avait fait. Quand il arriva chez lui, sa femme et ses enfants le reçurent avec toutes les démonstrations d’une joie parfaite ; mais au lieu de les embrasser de la même manière, il se mit à pleurer si amèrement, qu’ils jugèrent bien qu’il lui était arrivé quelque chose d’extraordinaire. Sa femme lui demanda la cause de ses larmes et de la vive douleur qu’il faisait éclater : « Nous nous réjouissons, disait-elle, de votre retour, et cependant vous nous alarmez tous par l’état où nous vous voyons. Expliquez-nous, je vous prie, le sujet de votre tristesse. – Hélas ! répondit le mari, le moyen que je sois dans une autre situation ? je n’ai plus qu’un an à vivre. » Alors il leur raconta ce qui s’était passé entre lui et le génie, et leur apprit qu’il lui avait donné parole de retourner au bout de l’année recevoir la mort de sa main.

Lorsqu’ils entendirent cette triste nouvelle, ils commencèrent tous à se désoler. La femme poussait des cris pitoyables en se frappant le visage et en s’arrachant les cheveux ; les enfants, fondant en pleurs, faisaient retentir la maison de leurs gémissements ; et le père, cédant à la force du sang, mêlait ses larmes à leurs plaintes. En un mot, c’était le spectacle du monde le plus touchant.

Dès le lendemain, le marchand songea à mettre ordre à ses affaires, et s’appliqua sur toutes choses à payer ses dettes. Il fit des présents à ses amis et de grandes aumônes aux pauvres, donna la liberté à ses esclaves de l’un et de l’autre sexe, partagea ses biens entre ses enfants, nomma des tuteurs pour ceux qui n’étaient pas encore en âge ; et en rendant à sa femme tout ce qui lui appartenait, selon son contrat de mariage, il l’avantagea de tout ce qu’il put lui donner suivant les lois.

Enfin l’année s’écoula, et il fallut partir. Il fit sa valise, où il mit le drap dans lequel il devait être enseveli ; mais lorsqu’il voulut dire adieu à sa femme et à ses enfants, on n’a jamais vu une douleur plus vive. Ils ne pouvaient se résoudre à le perdre ; ils voulaient tous l’accompagner et aller mourir avec lui. Néanmoins, comme il fallait se faire violence, et quitter des objets si chers :

« Mes enfants, leur dit-il, j’obéis à l’ordre de Dieu en me séparant de vous. Imitez-moi : soumettez-vous séparant de vous. Imitez-moi : soumettez-vous courageusement à cette nécessité, et songez que la destinée de l’homme est de mourir. » Après avoir dit ces paroles, il s’arracha aux cris et aux regrets de sa famille, il partit et arriva au même endroit où il avait vu le génie, le propre jour qu’il avait promis de s’y rendre. Il mit aussitôt pied à terre, et s’assit au bord de la fontaine, où il attendit le génie avec toute la tristesse qu’on peut s’imaginer.

Pendant qu’il languissait dans une si cruelle attente, un bon vieillard qui menait une biche à l’attache parut et s’approcha de lui. Ils se saluèrent l’un l’autre ; après quoi le vieillard lui dit : « Mon frère, peut-on savoir de vous pourquoi vous êtes venu dans ce lieu désert, où il n’y a que des esprits malins, et où l’on n’est pas en sûreté ? À voir ces beaux arbres, on le croirait habité ; mais c’est une véritable solitude, où il est dangereux de s’arrêter trop longtemps. »

Le marchand satisfit la curiosité du vieillard, et lui conta l’aventure qui l’obligeait à se trouver là. Le vieillard l’écouta avec étonnement ; et prenant la parole : « Voilà, s’écria-t-il, la chose du monde la plus surprenante ; et vous êtes lié par le serment le plus inviolable. Je veux, ajouta-t-il, être témoin de votre entrevue avec le génie. » En disant cela, il s’assit près du marchand, et tandis qu’ils s’entretenaient tous deux………

à suivre ...
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cailloubleu*
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MessageSujet: Re: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptyDim 04 Nov 2018, 21:54

Oh la la Thinkbig! Quelle cruauté de nous laisser dans ce suspense!!!

Allons-nous pouvoir dormir??????

N'oublie pas de venir terminer le conte.
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MessageSujet: Re: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptyLun 05 Nov 2018, 01:58

...Suite LE MARCHAND ET LE GÉNIE 

dans le temps que le marchand et le vieillard qui conduisait la biche s’entretenaient, il arriva un autre vieillard, suivi de deux chiens noirs. Il s’avança jusqu’à eux, et les salua, en leur demandant ce qu’ils faisaient en cet endroit. Le vieillard qui conduisait la biche lui apprit l’aventure du marchand et du génie, ce qui s’était passé entre eux, et le serment du marchand. Il ajouta que ce jour était celui de la parole donnée, et qu’il était résolu de demeurer là pour voir ce qui en arriverait.

Le second vieillard, trouvant aussi la chose digne de sa curiosité, prit la même résolution. Il s’assit auprès des autres ; et à peine se fut-il mêlé à leur conversation, qu’il survint un troisième vieillard, qui, s’adressant aux deux premiers, leur demanda pourquoi le marchand qui était avec eux paraissait si triste. On lui en dit le sujet, qui lui parut si extraordinaire, qu’il souhaita aussi d’être témoin de ce qui se passerait entre le génie et le marchand : pour cet effet, il se plaça parmi les autres.

Ils aperçurent bientôt dans la campagne une vapeur épaisse, comme un tourbillon de poussière élevé par le vent ; cette vapeur s’avança jusqu’à eux, et, se dissipant tout à coup, leur laissa voir le génie, qui, sans les saluer, s’approcha du marchand le sabre à la main, et le prenant par le bras : « Lève-toi, lui dit-il, que je te tue, comme tu as tué mon fils. » Le marchand et les trois vieillards, effrayés, se mirent à pleurer et à remplir l’air de cris.

Quand le vieillard qui conduisait la biche vit que le génie s’était saisi du marchand et l’allait tuer impitoyablement, il se jeta aux pieds de ce monstre, et les lui baisant : « Prince des génies, lui dit-il, je vous supplie très-humblement de suspendre votre colère, et de me faire la grâce de m’écouter. Je vais vous raconter mon histoire et celle de cette biche que vous voyez ; mais si vous la trouvez plus merveilleuse et plus surprenante que l’aventure de ce marchand à qui vous voulez ôter la vie, puis-je espérer que vous voudrez bien remettre à ce pauvre malheureux le tiers de son crime ? » Le génie fut quelque temps à se consulter là-dessus ; mais enfin il répondit : « Hé bien ! voyons, j’y consens. »

A suivre ...LE PREMIER VIELLARD ET LA BICHE.
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MessageSujet: Re: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptyLun 05 Nov 2018, 20:55

LE PREMIER VIEILLARD ET LA BICHE 


« Je vais donc, reprit le vieillard, commencer mon récit : écoutez-moi, je vous prie, avec attention. Cette biche que vous voyez est ma cousine, et de plus, ma femme. Elle n’avait que douze ans quand je l’épousai : ainsi je puis dire qu’elle ne devait pas moins me regarder comme son père, que comme son parent et son mari.

« Nous avons vécu ensemble trente années sans avoir eu d’enfants ; mais sa stérilité ne m’a point empêché d’avoir pour elle beaucoup de complaisance et d’amitié. Le seul désir d’avoir des enfants me fit acheter une esclave, dont j’eus un fils[6] qui promettait infiniment. Ma femme en conçut de la jalousie, prit en aversion la mère et l’enfant, et cacha si bien ses sentiments, que je ne les connus que trop tard.

« Cependant mon fils croissait, et il avait déjà dix ans, lorsque je fus obligé de faire un voyage. Avant mon départ, je recommandai à ma femme, dont je ne me défiais point, l’esclave et son fils, et je la priai d’en avoir soin pendant mon absence, qui dura une année entière.

« Elle profita de ce temps-là pour contenter sa haine. Elle s’attacha à la magie, et quand elle sut assez de cet art diabolique pour exécuter l’horrible dessein qu’elle méditait, la scélérate mena mon fils dans un lieu écarté. Là, par ses enchantements, elle le changea en veau, et le donna à mon fermier, avec ordre de le nourrir, comme un veau, disait-elle, qu’elle avait acheté. Elle ne borna point sa fureur à cette action abominable : elle changea l’esclave en vache, et la donna aussi à mon fermier.

« À mon retour, je lui demandai des nouvelles de la mère et de l’enfant : « Votre esclave est morte, me dit-elle ; et pour votre fils, il y a deux mois que je ne l’ai vu, et que je ne sais ce qu’il est devenu. » Je fus touché de la mort de l’esclave ; mais comme mon fils n’avait fait que disparaître, je me flattai que je pourrais le revoir bientôt. Néanmoins huit mois se passèrent sans qu’il revînt, et je n’en avais aucune nouvelle, lorsque la fête du grand Baïram arriva. Pour la célébrer, je mandai à mon fermier de m’amener une vache des plus grasses pour en faire un sacrifice. Il n’y manqua pas. La vache qu’il m’amena était l’esclave elle-même, la malheureuse mère de mon fils. Je la liai ; mais dans le moment que je me préparais à la sacrifier, elle se mit à faire des beuglements pitoyables, et je m’aperçus qu’il coulait de ses yeux des ruisseaux de larmes. Cela me parut assez extraordinaire ; et me sentant, malgré moi, saisi d’un mouvement de pitié, je ne pus me résoudre à la frapper. J’ordonnai à mon fermier de m’en aller prendre une autre.

Ma femme, qui était présente, frémit de ma compassion ; et s’opposant à un ordre qui rendait sa malice inutile : « Que faites-vous, mon ami ? s’écria-t-elle. Immolez cette vache. Votre fermier n’en a pas de plus belle, ni qui soit plus propre à l’usage que nous en voulons faire. » Par complaisance pour ma femme, je m’approchai de la vache ; et combattant la pitié qui en suspendait le sacrifice, j’allais porter le coup mortel, quand la victime, redoublant ses pleurs et ses beuglements, me désarma une seconde fois. Alors je mis le maillet entre les mains du fermier, en lui disant : « Prenez, et sacrifiez-la vous-même ; ses beuglements et ses larmes me fendent le cœur. »

« Le fermier, moins pitoyable que moi, la sacrifia. Mais en l’écorchant, il se trouva qu’elle n’avait que les os, quoiqu’elle nous eût paru très-grasse. J’en eus un véritable chagrin : « Prenez-la pour vous, dis-je au fermier, je vous l’abandonne ; faites-en des régals et des aumônes à qui vous voudrez ; et si vous avez un veau bien gras, amenez-le moi à sa place. » Je ne m’informai pas de ce qu’il fit de la vache ; mais peu de temps après qu’il l’eut fait enlever de devant mes yeux, je le vis arriver avec un veau fort gras. Quoique j’ignorasse que ce veau fût mon fils, je ne laissai pas de sentir émouvoir mes entrailles à sa vue. De son côté, dès qu’il m’aperçut, il fit un si grand effort pour venir à moi, qu’il en rompit sa corde. Il se jeta à mes pieds, la tête contre la terre, comme s’il eût voulu exciter ma compassion et me conjurer de n’avoir pas la cruauté de lui ôter la vie, en m’avertissant, autant qu’il lui était possible, qu’il était mon fils.

« Je fus encore plus surpris et plus touché de cette action, que je ne l’avais été des pleurs de la vache. Je sentis une tendre pitié qui m’intéressa pour lui ; ou, pour mieux dire, le sang fit en moi son devoir. » Allez, dis-je au fermier, ramenez ce veau chez vous. Ayez-en un grand soin ; et à sa place, amenez-en un autre incessamment. »

« Dès que ma femme m’entendit parler ainsi, elle ne manqua pas de s’écrier encore : « Que faites-vous, mon mari ? Croyez-moi, ne sacrifiez pas un autre veau que celui-là. – Ma femme, lui répondis-je, je n’immolerai pas celui-ci. Je veux lui faire grâce ; je vous prie de ne vous y point opposer. » Elle n’eut garde, la méchante femme, de se rendre à ma prière ; elle haïssait trop mon fils, pour consentir que je le sauvasse. Elle m’en demanda le sacrifice avec tant d’opiniâtreté, que je fus obligé de le lui accorder. Je liai le veau, et prenant le couteau funeste… »

Le premier vieillard qui conduisait la biche, continuant de raconter son histoire au génie, aux deux autres vieillards et au marchand : « Je pris donc, leur dit-il, le couteau, et j’allais l’enfoncer dans la gorge de mon fils ; lorsque tournant vers moi languissamment ses yeux baignés de pleurs, il m’attendrit à un point que je n’eus pas la force de l’immoler. » Je laissai tomber le couteau, et je dis à ma femme que je voulais absolument tuer un autre veau que celui-là. Elle n’épargna rien pour me faire changer de résolution ; mais quoi qu’elle pût me représenter, je demeurai ferme, et lui promis, seulement pour l’apaiser, que je le sacrifierais au Baïram de l’année prochaine.

« Le lendemain matin, mon fermier demanda à me parler en particulier. » Je viens, me dit-il, vous apprendre une nouvelle dont j’espère que vous me saurez bon gré.

J’ai une fille qui a quelque connaissance de la magie : Hier, comme je ramenais au logis le veau, dont vous n’aviez pas voulu faire le sacrifice, je remarquai qu’elle rit en le voyant, et qu’un moment après elle se mit à pleurer. Je lui demandai pourquoi elle faisait en même temps deux choses si contraires : « Mon père, me répondit-elle, ce veau que vous ramenez est le fils de notre maître. J’ai ri de joie de le voir encore vivant ; et j’ai pleuré en me souvenant du sacrifice qu’on fit hier de sa mère, qui était changée en vache. Ces deux métamorphoses ont été faites par les enchantements de la femme de notre maître, laquelle haïssait la mère et l’enfant. » Voilà ce que m’a dit ma fille, poursuivit le fermier, et je viens vous apporter cette nouvelle. »

« À ces paroles, ô génie, continua le vieillard, je vous laisse à juger quelle fut ma surprise. Je partis sur-le-champ avec mon fermier pour parler moi-même à sa fille. En arrivant, j’allai d’abord à l’étable où était mon fils. Il ne put répondre à mes embrassements, mais il les reçut d’une manière qui acheva de me persuader qu’il était mon fils.

« La fille du fermier arriva. » Ma bonne fille, lui dis-je, pouvez-vous rendre à mon fils sa première forme ? – Oui, je le puis, me répondit-elle. – Ah ! si vous en venez à bout, repris-je, je vous fais maîtresse de tous mes biens. » Alors elle me repartit en souriant : « Vous êtes notre maître, et je sais trop bien ce que je vous dois ; mais je vous avertis que je ne puis remettre votre fils dans son premier état, qu’à deux conditions. La première, que vous me le donnerez pour époux, et la seconde, qu’il me sera permis de punir la personne qui l’a changé en veau. – Pour la première condition, lui dis-je, je l’accepte de bon cœur ; je dis plus, je vous promets de vous donner beaucoup de bien pour vous en particulier, indépendamment de celui que je destine à mon fils. Enfin, vous verrez comment je reconnaîtrai le grand service que j’attends de vous. Pour la condition qui regarde ma femme, je veux bien l’accepter encore. Une personne qui a été capable de faire une action si criminelle, mérite bien d’en être punie ; je vous l’abandonne ; faites-en ce qu’il vous plaira ; je vous prie seulement de ne lui pas ôter la vie. – Je vais donc, répliqua-t-elle, la traiter de la même manière qu’elle a traité votre fils. – J’y consens, lui repartis-je, mais rendez-moi mon fils auparavant. »

« Alors cette fille prit un vase plein d’eau, prononça dessus des paroles que je n’entendis pas, et s’adressant au veau : « Ô veau ! dit-elle, si tu as été créé par le Tout-Puissant et souverain maître du monde tel que tu parais en ce moment, demeure sous cette forme ; mais si tu es homme et que tu sois changé en veau par enchantement, reprends ta figure naturelle par la permission du souverain Créateur. » En achevant ces mots, elle jeta l’eau sur lui, et à l’instant il reprit sa première forme.

« Mon fils, mon cher fils ! m’écriai-je aussitôt en l’embrassant avec un transport dont je ne fus pas le maître ! c’est Dieu qui nous a envoyé cette jeune fille pour détruire l’horrible charme dont vous étiez environné, et vous venger du mal qui vous a été fait, à vous et à votre mère. Je ne doute pas que, par reconnaissance, vous ne vouliez bien la prendre pour votre femme, comme je m’y suis engagé. » Il y consentit avec joie ; mais avant qu’ils se mariassent, la jeune fille changea ma femme en biche, et c’est elle que vous voyez ici. Je souhaitai qu’elle eût cette forme, plutôt qu’une autre moins agréable, afin que nous la vissions sans répugnance dans la famille.

« Depuis ce temps-là, mon fils est devenu veuf, et est allé voyager. Comme il y a plusieurs années que je n’ai eu de ses nouvelles, je me suis mis en chemin pour tâcher d’en apprendre ; et n’ayant pas voulu confier à personne le soin de ma femme, pendant que je ferais enquête de lui, j’ai jugé à propos de la mener partout avec moi. Voilà donc mon histoire, et celle de cette biche : n’est-elle pas des plus surprenantes et des plus merveilleuses ? – J’en demeure d’accord, dit le génie ; et en sa faveur, je t’accorde le tiers de la grâce de ce marchand. »

Quand le premier vieillard eut achevé son histoire, le second qui conduisait les deux chiens noirs, s’adressa au génie, et lui dit : « Je vais vous raconter ce qui m’est arrivé à moi et à ces deux chiens noirs que voici, et je suis sûr que vous trouverez mon histoire encore plus étonnante que celle que vous venez d’entendre. Mais quand je vous l’aurai contée, m’accorderez-vous le second tiers de la grâce de ce marchand ? – Oui, répondit le génie, pourvu que ton histoire surpasse celle de la biche. » Après ce consentement, le second vieillard commença de cette manière… 
A suivre...
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MessageSujet: Re: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptyMer 07 Nov 2018, 21:49

Le second vieillard, s’adressant au génie, commença ainsi son histoire : 


HISTOIRE DU SECOND VIEILLARD ET DES DEUX CHIENS NOIRS.

« Grand prince des génies, vous saurez que nous sommes trois frères, ces deux chiens noirs que vous voyez, et moi qui suis le troisième. Notre père nous avait laissé, en mourant, à chacun mille sequins. Avec cette somme, nous embrassâmes tous trois la même profession : nous nous fîmes marchands. Peu de temps après que nous eûmes ouvert boutique, mon frère aîné, l’un de ces deux chiens, résolut de voyager et d’aller négocier dans les pays étrangers. Dans ce dessein, il vendit tout son fonds, et en acheta des marchandises propres au négoce qu’il voulait faire.

« Il partit, et fut absent une année entière. Au bout de ce temps-là, un pauvre qui me parut demander l’aumône se présenta à ma boutique. Je lui dis : Dieu vous assiste ; – Dieu vous assiste aussi ! me répondit-il ; est-il possible que vous ne me reconnaissiez pas ? » Alors l’envisageant avec attention, je le reconnus : « Ah ! mon frère, m’écriai-je en l’embrassant, comment vous aurais-je pu reconnaître en cet état ? » Je le fis entrer dans ma maison, je lui demandai des nouvelles de sa santé et du succès de son voyage. » Ne me faites pas cette question, me dit-il ; en me voyant, vous voyez tout. Ce serait renouveler mon affliction, que de vous faire le détail de tous les malheurs qui me sont arrivés depuis un an, et qui m’ont réduit à l’état où je suis. »

« Je fis fermer aussitôt ma boutique, et abandonnant tout autre soin, je le menai au bain, et lui donnai les plus beaux habits de ma garde-robe. J’examinai mes registres de vente et d’achat, et trouvant que j’avais doublé mon fonds, c’est-à-dire, que j’étais riche de deux mille sequins, je lui en donnai la moitié, « avec cela, mon frère, lui dis-je, vous pourrez oublier la perte que vous avez faite. » Il accepta les mille sequins avec joie, rétablit ses affaires, et nous vécûmes ensemble comme nous avions vécu auparavant.

« Quelque temps après, mon second frère, qui est l’autre de ces deux chiens, voulut aussi vendre son fonds. Nous fîmes, son aîné et moi tout ce que nous pûmes pour l’en détourner ; mais il n’y eut pas moyen. Il le vendit, et de l’argent qu’il en fit, il acheta des marchandises propres au négoce étranger qu’il voulait entreprendre. Il se joignit à une caravane, et partit. Il revint au bout de l’an dans le même état que son frère aîné ; je le fis habiller ; et comme j’avais encore mille sequins par-dessus mon fonds, je les lui donnai. Il releva boutique, et continua d’exercer sa profession.

« Un jour mes deux frères vinrent me trouver pour me proposer de faire un voyage, et d’aller trafiquer avec eux. Je rejetai d’abord leur proposition ; « Vous avez voyagé, leur dis-je, qu’y avez-vous gagné ? Qui m’assurera que je serai plus heureux que vous ? » En vain ils me représentèrent là-dessus tout ce qui leur sembla devoir m’éblouir et m’encourager à tenter la fortune ; je refusai d’entrer dans leur dessein. Mais ils revinrent tant de fois à la charge, qu’après avoir pendant cinq ans résisté constamment à leurs sollicitations, je m’y rendis enfin. Mais quand il fallut faire les préparatifs du voyage, et qu’il fut question d’acheter les marchandises dont nous avions besoin, il se trouva qu’ils avaient tout mangé, et qu’il ne leur restait rien des mille sequins que je leur avais donnés à chacun. Je ne leur en fis pas le moindre reproche ; au contraire, comme mon fonds était de six mille sequins, j’en partageai la moitié avec eux, en leur disant : « Mes frères, il faut risquer ces trois mille sequins, et cacher les autres en quelque endroit sûr, afin que si notre voyage n’est pas plus heureux que ceux que vous avez déjà faits, nous ayons de quoi nous en consoler, et reprendre notre ancienne profession. » Je donnai donc mille sequins à chacun, j’en gardai autant pour moi, et j’enterrai les trois mille autres dans un coin de ma maison. Nous achetâmes des marchandises, et après les avoir embarquées sur un vaisseau que nous frétâmes entre nous trois, nous fîmes mettre à la voile avec un vent favorable. Après un mois de navigation… »

« Enfin, leur dit-il, après deux mois de navigation, nous arrivâmes heureusement à un port de mer, où nous débarquâmes, et fîmes un très-grand débit de nos marchandises. Moi surtout, je vendis si bien les miennes, que je gagnai dix pour un. Nous achetâmes des marchandises du pays, pour les transporter et les négocier au nôtre.

« Dans le temps que nous étions prêts à nous rembarquer pour notre retour, je rencontrai sur le bord de la mer une dame assez bien faite ; mais fort pauvrement habillée. Elle m’aborda, me baisa la main, et me pria, avec les dernières instances, de la prendre pour femme, et de l’embarquer avec moi. Je fis difficulté de lui accorder ce qu’elle demandait, mais elle me dit tant de choses pour me persuader que je ne devais pas prendre garde à sa pauvreté, et que j’aurais lieu d’être content de sa conduite, que je me laissai vaincre. Je lui fis faire des habits propres, et après l’avoir épousée par un contrat de mariage en bonne forme, je l’embarquai avec moi, et nous mîmes à la voile.

« Pendant notre navigation, je trouvai de si belles qualités dans la femme que je venais de prendre, que je l’aimais tous les jours de plus en plus. Cependant mes deux frères, qui n’avaient pas si bien fait leurs affaires que moi, et qui étaient jaloux de ma prospérité, me portaient envie : leur fureur alla même jusqu’à conspirer contre ma vie : Une nuit, dans le temps que ma femme et moi nous dormions, ils nous jetèrent à la mer.

« Ma femme était fée, et par conséquent génie, vous jugez bien qu’elle ne se noya pas. Pour moi, il est certain que je serais mort sans son secours. Mais je fus à peine tombé dans l’eau, qu’elle m’enleva, et me transporta dans une île. Quand il fut jour, la fée me dit : « Vous voyez, mon mari, qu’en vous sauvant la vie, je ne vous ai pas mal récompensé du bien que vous m’avez fait. Vous saurez que je suis fée, et que me trouvant sur le bord de la mer, lorsque vous alliez vous embarquer, je me sentis une forte inclination pour vous. Je voulus éprouver la bonté de votre cœur ; je me présentai devant vous déguisée comme vous m’avez vue. Vous en avez usé avec moi généreusement. Je suis ravie d’avoir trouvé l’occasion de vous en marquer ma reconnaissance. Mais je suis irritée contre vos frères, et je ne serai pas satisfaite que je ne leur aie ôté la vie. »

« J’écoutai avec admiration le discours de la fée ; je la remerciai le mieux qu’il me fut possible de la grande obligation que je lui avais : « Mais, Madame, lui dis-je, pour ce qui est de mes frères, je vous supplie de leur pardonner. Quelque sujet que j’aie de me plaindre d’eux, je ne suis pas assez cruel pour vouloir leur perte. » Je lui racontai ce que j’avais fait pour l’un et pour l’autre ; et mon récit augmentant son indignation contre eux : « Il faut, s’écria-t-elle, que je vole tout à l’heure après ces traîtres et ces ingrats, et que j’en tire une prompte vengeance. Je vais submerger leur vaisseau, et les précipiter dans le fond de la mer. – Non, ma belle dame, repris-je, au nom de Dieu, n’en faites rien, modérez votre courroux, songez que ce sont mes frères ; et qu’il faut faire le bien pour le mal. »

« J’apaisai la fée par ces paroles, et lorsque je les eus prononcées, elle me transporta en un instant de l’île où nous étions sur le toit de mon logis, qui était en terrasse, et elle disparut un moment après. Je descendis, j’ouvris les portes, et je déterrai les trois mille sequins que j’avais cachés. J’allai ensuite à la place où était ma boutique ; je l’ouvris, et je reçus des marchands mes voisins des compliments sur mon retour. Quand je rentrai chez moi, j’aperçus ces deux chiens noirs, qui vinrent m’aborder d’un air soumis. Je ne savais ce que cela signifiait, et j’en étais fort étonné ; mais la fée, qui parut bientôt, m’en éclaircit. « Mon mari, me dit-elle, ne soyez pas surpris de voir ces deux chiens chez vous ; ce sont vos deux frères. » Je frémis à ces mots, et je lui demandai par quelle puissance ils se trouvaient en cet état : « C’est moi qui les y ai mis, me répondit-elle, au moins, c’est une de mes sœurs, à qui j’en ai donné la commission, et qui en même temps a coulé à fond leur vaisseau. Vous y perdez les marchandises que vous y aviez ; mais je vous récompenserai d’ailleurs. À l’égard de vos frères, je les ai condamnés à demeurer dix ans sous cette forme ; leur perfidie ne les rend que trop dignes de cette pénitence. » Enfin, après m’avoir enseigné où je pourrais avoir de ses nouvelles, elle disparut.

« Présentement que les dix années sont accomplies, je suis en chemin pour l’aller chercher, et comme en passant par ici j’ai rencontré ce marchand et le bon vieillard qui mène sa biche, je me suis arrêté avec eux : voilà quelle est mon histoire, ô prince des génies : ne vous paraît-elle pas des plus extraordinaires ? – J’en conviens, répondit le génie, et je remets aussi en sa faveur le second tiers du crime dont ce marchand est coupable envers moi. »

Aussitôt que le second vieillard eut achevé son histoire, le troisième prit la parole, et fit au génie la même demande que les deux premiers, c’est-à-dire, de remettre au marchand le troisième tiers de son crime, supposé que l’histoire qu’il avait à lui raconter surpassât, en événements singuliers, les deux qu’il venait d’entendre. Le génie lui fit la même promesse qu’aux autres. « Écoutez donc, lui dit alors le vieillard… » 

...à suivre ...
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MessageSujet: Re: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptyMar 13 Nov 2018, 18:54

Suite...

Le troisième vieillard raconta son histoire au génie qui se trouva si fort au-dessus des deux précédentes, par la diversité des aventures merveilleuses qu’elle contenait, que le génie en fut étonné. Il n’en eut pas plus tôt ouï la fin, qu’il dit au troisième vieillard : « Je t’accorde le dernier tiers de la grâce du marchand ; il doit bien vous remercier tous trois de l’avoir tiré d’embarras par vos histoires. Sans vous il ne serait plus au monde. » En achevant ces mots, il disparut, au grand contentement de la compagnie.

Le marchand ne manqua pas de rendre à ses trois libérateurs toutes les grâces qu’il leur devait. Ils se réjouirent avec lui de le voir hors de péril ; après quoi ils se dirent adieu, et chacun reprit son chemin. Le marchand s’en retourna auprès de sa femme et de ses enfants, et passa tranquillement avec eux le reste de ses jours.

LE CONTE DU PÊCHEUR

Il y avait autrefois un pêcheur fort âgé, et si pauvre, qu’à peine pouvait-il gagner de quoi faire subsister sa femme et trois enfants, dont sa famille était composée. Il allait tous les jours à la pêche de grand matin, et chaque jour il s’était fait une loi de ne jeter ses filets que quatre fois seulement.

Il partit un matin au clair de la lune, et se rendit au bord de la mer. Il se déshabilla et jeta ses filets ; et comme il les tirait vers le rivage, il sentit d’abord de la résistance : Il crut avoir fait une bonne pêche, et s’en réjouissait déjà en lui-même ; mais un moment après, s’apercevant qu’au lieu de poisson il n’y avait dans ses filets que la carcasse d’un âne, il en eut beaucoup de chagrin… 

Quand le pêcheur affligé d’avoir fait une si mauvaise pêche, eut raccommodé ses filets, que la carcasse de l’âne avait rompus en plusieurs endroits, il les jeta une seconde fois. En les tirant, il sentit encore beaucoup de résistance, ce qui lui fit croire qu’ils étaient remplis de poissons ; mais il n’y trouva qu’un grand panier plein de gravier et de fange. Il en fut dans une extrême affliction. « Ô fortune ! s’écria-t-il d’une voix pitoyable, cesse d’être en colère contre moi, et ne persécute point un malheureux qui te prie de l’épargner ! Je suis parti de ma maison pour venir ici chercher ma vie, et tu m’annonces ma mort. Je n’ai pas d’autre métier que celui-ci pour subsister, et malgré tous les soins que j’y apporte, je puis à peine fournir aux plus pressants besoins de ma famille. Mais j’ai tort de me plaindre de toi, tu prends plaisir à maltraiter les honnêtes gens, et à laisser de grands hommes dans l’obscurité, tandis que tu favorises les méchants, et que tu élèves ceux qui n’ont aucune vertu qui les rende recommandables. »

En achevant ces plaintes, il jeta brusquement le panier, et après avoir bien lavé ses filets que la fange avait gâtés, il les jeta pour la troisième fois. Mais il n’amena que des pierres, des coquilles et de l’ordure. On ne saurait expliquer quel fut son désespoir : peu s’en fallut qu’il ne perdît l’esprit. Cependant, comme le jour commençait à paraître, il n’oublia pas de faire sa prière en bon musulman, ensuite il ajouta celle-ci : « « Seigneur, vous savez que je ne jette mes filets que quatre fois chaque jour. Je les ai déjà jetés trois fois sans avoir tiré le moindre fruit de mon travail. Il ne m’en reste plus qu’une ; je vous supplie de me rendre la mer favorable, comme « vous l’avez rendue à Moise. »

Le pêcheur, ayant fini cette prière, jeta ses filets pour la quatrième fois. Quand il jugea qu’il devait y avoir du poisson, il les tira comme auparavant avec assez de peine. Il n’y en avait pas pourtant ; mais il y trouva un vase de cuivre jaune, qui, à sa pesanteur, lui parut plein de quelque chose ; et il remarqua qu’il était fermé et scellé de plomb, avec l’empreinte d’un sceau. Cela le réjouit : « Je le vendrai au fondeur, disait-il, et de l’argent que j’en ferai, j’en achèterai une mesure de blé. »

Il examina le vase de tous côtés, il le secoua pour voir si ce qui était dedans ne ferait pas de bruit. Il n’entendit rien, et cette circonstance, avec l’empreinte du sceau sur le couvercle de plomb, lui fit penser qu’il devait être rempli de quelque chose de précieux. Pour s’en éclaircir, il prit son couteau, et, avec un peu de peine, il l’ouvrit. Il en pencha aussitôt l’ouverture contre terre, mais il n’en sortit rien, ce qui le surprit extrêmement. Il le posa devant lui ; et pendant qu’il le considérait attentivement, il en sortit une fumée fort épaisse qui l’obligea de reculer deux ou trois pas en arrière.

Cette fumée s’éleva jusqu’aux nues et s’étendant sur la mer et sur le rivage, forma un gros brouillard. Spectacle qui causa, comme on peut se l’imaginer, un étonnement extraordinaire au pêcheur. Lorsque la fumée fut toute hors du vase, elle se réunit et devint un corps solide, dont il se forma un génie deux fois aussi haut que le plus grand de tous les géants. À l’aspect d’un monstre d’une grandeur si démesurée, le pêcheur voulut prendre la fuite ; mais il se trouva si troublé et si effrayé, qu’il ne put marcher.

« Salomon, s’écria d’abord le génie, Salomon, grand prophète de Dieu, pardon, pardon, jamais je ne m’opposerai à vos volontés. J’obéirai à tous vos commandements… » 

A suivre..
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MessageSujet: Re: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptyMar 13 Nov 2018, 19:27

vite, vite, la suite...
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MessageSujet: Re: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptyMer 14 Nov 2018, 10:07

Thinkbig a écrit:
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pendant qu’il le considérait attentivement, il en sortit une fumée fort épaisse qui l’obligea de reculer deux ou trois pas en arrière.

Cette fumée s’éleva jusqu’aux nues et s’étendant sur la mer et sur le rivage, forma un gros brouillard. Spectacle qui causa, comme on peut se l’imaginer, un étonnement extraordinaire au pêcheur. Lorsque la fumée fut toute hors du vase, elle se réunit et devint un corps solide, dont il se forma un génie deux fois aussi haut que le plus grand de tous les géants. À l’aspect d’un monstre d’une grandeur si démesurée, le pêcheur voulut prendre la fuite ; mais il se trouva si troublé et si effrayé, qu’il ne put marcher.

« Salomon, s’écria d’abord le génie, Salomon, grand prophète de Dieu, pardon, pardon, jamais je ne m’opposerai à vos volontés. J’obéirai à tous vos commandements… » 

A suivre..



Moi qui pensais que le vase était plein de pièces d'or !!!/////
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MessageSujet: Re: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptyMer 14 Nov 2018, 19:15

..suite..

Le pêcheur n’eut pas sitôt entendu les paroles que le génie avait prononcées, qu’il se rassura et lui dit : « Esprit superbe, que dites-vous ? Il y a plus de dix-huit cents ans que Salomon, le prophète de Dieu, est mort, et nous sommes présentement à la fin des siècles. Apprenez-moi votre histoire, et pour quel sujet vous étiez renfermé dans ce vase. »

À ce discours, le génie, regardant le pêcheur d’un air fier, lui répondit : « Parle-moi plus civilement : tu es bien hardi de m’appeler esprit superbe. – Hé bien ! repartit le pêcheur, vous parlerai-je avec plus de civilité en vous appelant hibou du bonheur ? – Je te dis, repartit le génie, de me parler plus civilement avant que je te tue. – Hé ! pourquoi me tueriez-vous ? répliqua le pêcheur. Je viens de vous mettre en liberté ; l’avez-vous déjà oublié ? – Non, je m’en souviens, repartit le génie ; mais cela ne m’empêchera pas de te faire mourir ; et je n’ai qu’une seule grâce à t’accorder. – Et quelle est cette grâce ? dit le pêcheur. – C’est, répondit le génie, de te laisser choisir de quelle manière tu veux que je te tue. – Mais en quoi vous ai-je offensé ? reprit le pêcheur. Est-ce ainsi que vous voulez me récompenser du bien que je vous ai fait ? – Je ne puis te traiter autrement, dit le génie ; et afin que tu en sois persuadé, écoute mon histoire :

« Je suis un de ces esprits rebelles qui se sont opposés à la volonté de Dieu. Tous les autres génies reconnurent le grand Salomon, prophète de Dieu, et se soumirent à lui. Nous fûmes les seuls, Sacar et moi, qui ne voulûmes pas faire cette bassesse. Pour s’en venger, ce puissant monarque chargea Assaf, fils de Barakhia[11], son premier ministre, de me venir prendre. Cela fut exécuté. Assaf vint se saisir de ma personne, et me mena malgré moi devant le trône du roi son maître. Salomon, fils de David, me commanda de quitter mon genre de vie, de reconnaître son pouvoir, et de me soumettre à ses commandements. Je refusai hautement de lui obéir ; et j’aimai mieux m’exposer à tout son ressentiment, que de lui prêter le serment de fidélité et de soumission qu’il exigeait de moi. Pour me punir, il m’enferma dans ce vase de cuivre ; et afin de s’assurer de moi, et que je ne pusse pas forcer ma prison, il imprima lui-même sur le couvercle de plomb, son sceau, où le grand nom de Dieu était gravé. Cela fait, il mit le vase entre les mains d’un des génies qui lui obéissaient, avec ordre de me jeter à la mer ; ce qui fut exécuté à mon grand regret. Durant le premier siècle de ma prison, je jurai que si quelqu’un m’en délivrait avant les cent ans achevés, je le rendrais riche, même après sa mort. Mais le siècle s’écoula, et personne ne me rendit ce bon office. Pendant le second siècle, je fis serment d’ouvrir tous les trésors de la terre à quiconque me mettrait en liberté ; mais je ne fus pas plus heureux. Dans le troisième, je promis de faire puissant monarque mon libérateur, d’être toujours près de lui en esprit, et de lui accorder chaque jour trois demandes, de quelque nature qu’elles pussent être ; mais ce siècle se passa comme les deux autres, et je demeurai toujours dans le même état. Enfin, désolé, ou plutôt enragé de me voir prisonnier si longtemps, je jurai que si quelqu’un me délivrait dans la suite, je le tuerais impitoyablement et ne lui accorderais point d’autre grâce que de lui laisser le choix du genre de mort dont il voudrait que je le fisse mourir : c’est pourquoi, puisque tu es venu ici aujourd’hui, et que tu m’as délivré choisis comment tu veux que je te tue. »

Ce discours affligea fort le pêcheur : « Je suis bien malheureux, s’écria-t-il, d’être venu en cet endroit rendre un si grand service à un ingrat ! Considérez, de grâce, votre injustice, et révoquez un serment si peu raisonnable. Pardonnez-moi, Dieu vous pardonnera de même : si vous me donnez généreusement la vie, il vous mettra à couvert de tous les complots qui se formeront contre vos jours. – Non, ta mort est certaine, dit le génie ; choisis seulement de quelle sorte tu veux que je te fasse mourir. » Le pêcheur, le voyant dans la résolution de le tuer, en eut une douleur extrême, non pas tant pour l’amour de lui, qu’à cause de ses trois enfants dont il plaignait la misère où ils allaient être réduits par sa mort. Il tâcha encore d’apaiser le génie : « Hélas ! reprit-il, daignez avoir pitié de moi, en considération de ce que j’ai fait pour vous. – Je te l’ai déjà dit, repartit le génie, c’est justement pour cette raison que je suis obligé de t’ôter la vie. – Cela est étrange répliqua le pêcheur, que vous vouliez absolument rendre le mal pour le bien. Le proverbe dit, que qui fait du bien à celui qui ne le mérite pas en est toujours mal payé. Je croyais, je l’avoue, que cela était faux : en effet, rien ne choque davantage la raison et les droits de la société ; néanmoins j’éprouve cruellement que cela n’est que trop véritable. – Ne perdons pas le temps, interrompit le génie ; tous tes raisonnements ne sauraient me détourner de mon dessein. Hâte-toi de dire comment tu souhaites que je te tue. »

La nécessité donne de l’esprit. Le pêcheur s’avisa d’un stratagème : « Puisque je ne saurais éviter la mort, dit-il au génie, je me soumets donc à la volonté de Dieu. Mais avant que je choisisse un genre de mort, je vous conjure, par le grand nom de Dieu, qui était gravé sur le sceau du prophète Salomon, fils de David, de me dire la vérité sur une question que j’ai à vous faire. »

Quand le génie vit qu’on lui faisait une adjuration qui le contraignait de répondre positivement, il trembla en lui-même, et dit au pêcheur : « Demande-moi ce que tu voudras, et hâte-toi… »

à suivre ...
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MessageSujet: Re: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptyJeu 15 Nov 2018, 09:52

Etonnant !!! J'ai hâte de savoir quelle sera cette question-piège !!!
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MessageSujet: Re: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptyJeu 15 Nov 2018, 21:55

... suite

Le génie, ayant promis de dire la vérité, le pêcheur lui dit : « Je voudrais savoir si effectivement vous étiez dans ce vase ; oseriez-vous en jurer par le grand nom de Dieu ? – Oui, répondit le génie, je jure par ce grand nom que j’y étais ; et cela est très-véritable. – En bonne foi, répliqua le pêcheur, je ne puis vous croire. Ce vase ne pourrait pas seulement contenir un de vos pieds : comment se peut-il que votre corps y ait été renfermé tout entier ? – Je te jure pourtant, repartit le génie, que j’y étais tel que tu me vois. Est-ce que tu ne me crois pas, après le grand serment que je t’ai fait ? – Non, vraiment, dit le pêcheur ; et je ne vous croirai point, à moins que vous ne me fassiez voir la chose. »

Alors il se fit une dissolution du corps du génie, qui, se changeant en fumée, s’étendit comme auparavant sur la mer et sur le rivage, et qui, se rassemblant ensuite, commença de rentrer dans le vase, et continua de même par une succession lente et égale, jusqu’à ce qu’il n’en restât plus rien au dehors. Aussitôt il en sortit une voix qui dit au pêcheur : « Hé bien ! incrédule pêcheur, me voici dans le vase : me crois-tu présentement ? »

Le pêcheur, au lieu de répondre au génie, prit le couvercle de plomb ; et ayant fermé promptement le vase : « Génie, lui cria-t-il, demande-moi grâce à ton tour, et choisis de quelle mort tu veux que je te fasse mourir. Mais non, il vaut mieux que je te rejette à la mer, dans le même endroit d’où je t’ai tiré ; puis je ferai bâtir une maison sur ce rivage, où je demeurerai, pour avertir tous les pêcheurs qui viendront y jeter leurs filets de bien prendre garde de repêcher un méchant génie comme toi, qui as fait serment de tuer celui qui te mettra en liberté. »

À ces paroles offensantes, le génie, irrité, fit tous ses efforts pour sortir du vase ; mais c’est ce qui ne lui fut pas possible : car l’empreinte du sceau du prophète Salomon, fils de David, l’en empêchait. Ainsi, voyant que le pêcheur avait alors l’avantage sur lui, il prit le parti de dissimuler sa colère : « Pêcheur, lui dit-il, d’un ton radouci, garde-toi bien de faire ce que tu dis. Ce que j’en ai fait n’a été que par plaisanterie, et tu ne dois pas prendre la chose sérieusement. – Ô génie, répondit le pêcheur, toi qui étais, il n’y a qu’un moment, le plus grand, et qui es à cette heure le plus petit de tous les génies, apprends que tes artificieux discours ne te serviront de rien. Tu retourneras à la mer. Si tu y as demeuré tout le temps que tu m’as dit, tu pourras bien y demeurer jusqu’au jour du jugement. Je t’ai prié, au nom de Dieu, de ne me pas ôter la vie, tu as rejeté mes prières ; je dois te rendre la pareille. »

Le génie n’épargna rien pour tâcher de toucher le pêcheur : « Ouvre le vase, lui dit-il, donne-moi la liberté, je t’en supplie ; je te promets que tu seras content de moi. – Tu n’es qu’un traître, repartit le pêcheur. Je mériterais de perdre la vie si j’avais l’imprudence de me fier à toi. Tu ne manquerais pas de me traiter de la même façon qu’un certain roi grec traita le médecin Douban. C’est une histoire que je te veux raconter ; écoute.

HISTOIRE DU ROI GREC ET DU MÉDECIN DOUBAN.

« Il y avait au pays de Zouman, dans la Perse, un roi dont les sujets étaient grecs originairement : ce roi était couvert de lèpre ; et ses médecins, après avoir inutilement employé tous leurs remèdes pour le guérir, ne savaient plus que lui ordonner, lorsqu’un très-habile médecin, nommé Douban, arriva dans sa cour.

« Ce médecin avait puisé sa science dans les livres grecs, persans, turcs, arabes, latins, syriaques et hébreux ; et outre qu’il était consommé dans la philosophie, il connaissait parfaitement les bonnes et mauvaises qualités de toutes sortes de plantes et de drogues. Dès qu’il fut informé de la maladie du roi, qu’il eut appris que ses médecins l’avaient abandonné, il s’habilla le plus proprement qu’il lui fut possible, et trouva moyen de se faire présenter au roi : « Sire, lui dit-il, je sais que tous les médecins dont votre majesté s’est servie n’ont pu la guérir de sa lèpre ; mais si vous voulez bien me faire l’honneur d’agréer mes services, je m’engage à vous guérir sans breuvage et sans topiques. » Le roi écouta cette proposition : « Si vous êtes assez habile homme, répondit-il, pour faire ce que vous dites, je promets de vous enrichir, vous et votre postérité ; et sans compter les présents que je vous ferai, vous serez mon plus cher favori. Vous m’assurez donc que vous m’ôterez ma lèpre, sans me faire prendre aucune potion, et sans m’appliquer aucun remède extérieur ? – Oui, sire, repartit le médecin, je me flatte d’y réussir, avec l’aide de Dieu ; et dès demain j’en ferai l’épreuve. »

« En effet, le médecin Douban se retira chez lui, et fit un mail qu’il creusa en dedans par le manche, où il mit la drogue dont il prétendait se servir. Cela étant fait, il prépara aussi une boule de la manière qu’il la voulait, avec quoi il alla le lendemain se présenter devant le roi ; et se prosternant à ses pieds, il baisa la terre… »

à suivre ...
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MessageSujet: Re: LES MILLE ET UNE NUITS    LES MILLE ET UNE NUITS  EmptySam 24 Nov 2018, 01:56

... Suite

le pêcheur, parlant toujours au génie qu’il tenait enfermé dans le vase, poursuivit ainsi : « Le médecin Douban se leva, et, après avoir fait une profonde révérence, dit au roi qu’il jugeait à propos que sa majesté montât à cheval, et se rendît à la place pour jouer au mail. Le roi fit ce qu’on lui disait ; et lorsqu’il fut dans le lieu destiné à jouer au mail[12] à cheval, le médecin s’approcha de lui avec le mail qu’il avait préparé, et le lui présentant : « Tenez, sire, lui dit-il, exercez-vous avec ce mail, en poussant cette boule avec, par la place, jusqu’à ce que vous sentiez votre main et votre corps en sueur. Quand le remède que j’ai enfermé dans le manche de ce mail sera échauffé par votre main, il vous pénétrera par tout le corps ; et sitôt que vous suerez, vous n’aurez qu’à quitter cet exercice : car le remède aura fait son effet. Dès que vous serez de retour en votre palais, vous entrerez au bain, et vous vous ferez bien laver et frotter ; vous vous coucherez ensuite ; et en vous levant demain matin, vous serez guéri. »

« Le roi prit le mail, et poussa son cheval après la boule qu’il avait jetée. Il la frappa ; et elle lui fut renvoyée par les officiers qui jouaient avec lui ; il la refrappa, et enfin le jeu dura si longtemps, que sa main en sua, aussi bien que tout son corps. Ainsi, le remède enfermé dans le manche du mail opéra comme le médecin l’avait dit. Alors, le roi cessa de jouer, s’en retourna dans son palais, entra au bain, et observa très-exactement ce qui lui avait été prescrit. Il s’en trouva fort bien : car le lendemain, en se levant, il s’aperçut, avec autant d’étonnement que de joie, que sa lèpre était guérie, et qu’il avait le corps aussi net que s’il n’eût jamais été attaqué de cette maladie. D’abord qu’il fut habillé, il entra dans la salle d’audience publique, où il monta sur son trône, et se fit voir à tous ses courtisans, que l’empressement d’apprendre le succès du nouveau remède y avait fait aller de bonne heure. Quand ils virent le roi parfaitement guéri, ils en firent tous paraître une extrême joie.

« Le médecin Douban entra dans la salle, et s’alla prosterner au pied du trône, la face contre terre. Le roi l’ayant aperçu, l’appela, le fit asseoir à son côté, et le montra à l’assemblée, en lui donnant publiquement toutes les louanges qu’il méritait. Ce prince n’en demeura pas là ; comme il régalait ce jour-là toute sa cour, il le fit manger à sa table, seul avec lui… »

« Le roi grec, poursuivit le pêcheur, ne se contenta pas de recevoir à sa table le médecin Douban : vers la fin du jour, lorsqu’il voulut congédier l’assemblée, il le fit revêtir d’une longue robe fort riche, et semblable à celle que portaient ordinairement ses courtisans en sa présence ; outre cela, il lui fit donner deux mille sequins. Le lendemain et les jours suivants, il ne cessa de le caresser. Enfin, ce prince, croyant ne pouvoir jamais assez reconnaître les obligations qu’il avait à un médecin si habile, répandait sur lui, tous les jours, de nouveaux bienfaits.

« Or, ce roi avait un grand vizir qui était avare, envieux et naturellement capable de toutes sortes de crimes. Il n’avait pu voir sans peine les présents qui avaient été faits au médecin, dont le mérite d’ailleurs commençait à lui faire ombrage : il résolut de le perdre dans l’esprit du roi. Pour y réussir, il alla trouver ce prince, et lui dit en particulier, qu’il avait un avis de la dernière importance à lui donner. Le roi lui ayant demandé ce que c’était : « Sire, lui dit-il, il est bien dangereux à un monarque d’avoir de la confiance en un homme dont il n’a point éprouvé la fidélité. En comblant de bienfaits le médecin Douban, en lui faisant toutes les caresses que votre majesté lui fait, vous ne savez pas que c’est un traître qui ne s’est introduit dans cette cour que pour vous assassiner. – De qui tenez-vous ce que vous m’osez dire ? répondit le roi. Songez-vous que c’est à moi que vous parlez, et que vous avancez une chose que je ne croirai pas légèrement ? – Sire, répliqua le vizir, je suis parfaitement instruit de ce que j’ai l’honneur de vous représenter. Ne vous reposez donc plus sur une confiance dangereuse. Si votre majesté dort, qu’elle se réveille : car enfin, je le répète encore, le médecin Douban n’est parti du fond de la Grèce, son pays, il n’est venu s’établir dans votre cour, que pour exécuter l’horrible dessein dont j’ai parlé. – Non, non, vizir, interrompit le roi, je suis sûr que cet homme, que vous traitez de perfide et de traître, est le plus vertueux et le meilleur de tous les hommes ; il n’y a personne au monde que j’aime autant que lui. Vous savez par quel remède, ou plutôt par quel miracle il m’a guéri de ma lèpre ; s’il en veut à ma vie, pourquoi me l’a-t-il sauvée ? Il n’avait qu’à m’abandonner à mon mal ; je n’en pouvais échapper ; ma vie était déjà à moitié consumée. Cessez donc de vouloir m’inspirer d’injustes soupçons ; au lieu de les écouter, je vous avertis que je fais dès ce jour à ce grand homme, pour toute sa vie, une pension de mille sequins par mois. Quand je partagerais avec lui toutes mes richesses et mes états mêmes, je ne le paierais pas assez de ce qu’il a fait pour moi. Je vois ce que c’est, sa vertu excite votre envie ; mais ne croyez pas que je me laisse injustement prévenir contre lui ; je me souviens trop bien de ce qu’un vizir dit au roi Sindbad son maître, pour l’empêcher de faire mourir le prince son fils… »

Ce que le roi grec venait de dire touchant le roi Sindbad piqua la curiosité du vizir, qui lui dit : « Sire, je supplie votre majesté de me pardonner si j’ai la hardiesse de lui demander ce que le vizir du roi Sindbad dit à son maître pour le détourner de faire mourir le prince son fils. » Le roi grec eut la complaisance de le satisfaire : « Ce vizir, répondit-il, après avoir représenté au roi Sindbad que sur l’accusation d’une belle-mère, il devait craindre de faire une action dont il pût se repentir, lui conta cette histoire :

à suivre ...
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